Le Bois de l'Epreuve ...
des Brigands d'Orgères
à leurs Contemporains

Les Bois de Saint-Escobille

Saint-Escobille était autrefois un pays richement boisé sur sa partie orientale, comme l'illustre ce plan de établi par Cassini au XVIIIe siècle (1757). Avec le développement de l'agriculture et les remembrements successifs, la plupart des terres ont été défrichées, laissant au milieu des parcelles agricoles que nous connaissons aujourd'hui des petits bosquets claisemés, et autres lieux-dits dénudés d'arbres mais portant toujours des noms évocateurs tel que le "Bois Talment", le "Bois de St-Escobille", le "Bois Perrichon", le "Bois du Bout du Parc", le "Bois de la Vallée", le "Bois d'Ayant", le "Bois de l'Epreuve" (indiqué ci-dessous par un point vert), le "Bois d'Aubray", la "Garenne du Moulin", et "les Guigners", pour ne citer que les plus proches de Saint-Escobille.

 


Crédit: Plan de Cassini (1757), Société Littéraire de Dourdan, Bulletin N°24, juin 1992


Les Brigands d'Orgères

Les bois de Saint-Escobille furent longtemps l'un des repaires principaux de la redoutable bande de brigands dite les Chauffeurs d'Orgères. A l'époque révolutionnaire de la fin du XVIIIe et de ses désordres économiques, une vaste bande de 400-500 brigands s'était formée en Beauce, attirés par son "grenier à blé", ses riches fermes isolées, et ses routes fréquentées par les diligences, les voitures de poste, les caisses et autres convois militaires. Constituée d'hommes, de femmes, de viellards et même d'enfants errants, les "mioches", la bande fut rapidement surnommée les "Chauffeurs d'Orgères", parce que ses membres opéraient surtout autour de cette commune d'Eure-et-Loir, située près de Châteaudun, mais rayonnant dans une zone comprise entre Orléans, Chartres, Pithiviers et Marchenoir. Le chef, "Beau François" était secondé d'un exécuteur particulièrement cruel, surnommé le "Rouge d'Auneau". La technique de ces malandrins était de chauffer les pieds de leurs victimes dans l'âtre ravivé, afin qu'elles avouent où se cachaient leurs économies. Leurs forfaits accomplis et pour partager leur butin, les membres de la bande se repliaient dans les bois de la Beauce, dont ceux de Saint-Escobille. Même de jour, on se hasardait à peine à traverser ces bois, ".. tant était profonde la terreur répandue au loin par la bande formidable qui y avait pour ainsi dire fixé sa demeure" [1]. L'histoire des Chauffeurs d'Orgères se termina au début du XIXe siècle, lorsque 300 membres furent arrêtés, et 23 d'entre eux, dont le sinistre Rouge d'Auneau, furent guillotinés à Chartres, le 4 octobre 1800 [1]-[3].

Le Bois de l'Epreuve (cf. carte ci-dessus) devrait son nom à une époque plus ancienne. Il semblerait qu'au moyen-âge, du temps des seigneureries de Saint-Escobille, il fut l'endroit où des tortures (ou "questions") étaient pratiquées afin d'établir la vérité ou la fausseté d'une accusation [4].


La Gadoue

Au XIXe siècle, Paris comporte beaucoup de rues non pavées et dépourvues d'assainisement. Chaque matin, les parisiens, particuliers, commerces et ateliers, étaient obligatoirement tenus de balayer pour rassembler devant leur porte ce qu'on apellait alors les gadoues. Mélange répugnant et malodorant de boues de ruissellement, de crottin de cheval, d'excréments d'animaux divers, de résidus de boucherie et d'ateliers, et d'autres immondices provenant des foyers (après le passage au crible des chiffonniers), ces gadoues étaient acheminées aux portes de la capitale pour être déposées sur des terrains appelés “voiries”. Après un séjour de trois ans, les gadoues pouvaient être rentabilisées auprès des agriculteurs et maraîchers des environs, en vue d'amender leurs terres. En 1873, l'obligation de "balayer devant sa porte" (d'où l'expression actuelle) est remplacée par une taxe préfectorale. Responsable du nettoiement depuis 1859, la préfecture de la Seine avait en effet jugé plus efficace de faire procéder au nettoyage des gadoues par ses propres services. Mais en 1883, suite à d'intenses débats suscités par l’odeur infecte qui commencait à envahir tout Paris depuis des années, surtout lors des grandes chaleurs, le préfet Poubelle enjoint alors les Parisiens de placer leurs immondices dans des boîtes à disposer chaque matin sur la voie publique pour ramassage (d'ou le nom) [5].

C'est au cours de la première Guerre que la Société de Traitement Industriel des Résidus Urbains (STIRU) de la Ville de Paris installa, sans aucune forme d'autorisation, un dépôt de gadoues et d'ordures sur la commune de Saint-Escobille, profitant de son éloignement géographique comme de la voie ferrée Etampes-Auneau-Dreux, mise en service depuis 1898 (une station, maintenant habitation privée, subsiste aujourd'hui au lieu dit La Gare).
A cette époque, ce dépôt s'étendait en bordure de la ligne de chemin de fer sur une Longueur de 150 mètres et sur 25 à 30 mètres de large.

Au début de l'année 1921, les fumées d'incinération provenant de "la Gadoue" et autres odeurs putrides de décomposition de déchets et de carcasses animales (en particulier au lendemain des fêtes..) étaient si incommodantes pour les Saint-Escobillois que ceux-ci portèrent plainte auprès du Maire. Le conseil municipal demanda alors à l'administration d'intervenir pour "faire cesser le déchargement quotidien de gadoues fraîches" au dépôt qui était continuellement en feu. Comme les déchargements en provenance de de Paris se firent de plus en plus fréquents en 1924, le conseil municipal demanda la suppression pure et simple du dépôt. La décharge avait attiré un si grand nombre de rats qu'ils se répandaient dans les champs alentours où ils détruisaient les cultures. Les rats pénétraient également "jusque dans les maisons de Saint-Escobille, rongeant tout, étranglant les poussins et les lapereaux". En 1927, Le conseil émit un avis défavorable à la déclaration d'utilité publique présentée par la ville de Paris qui désirait acquérir un terrain d'une superficie de 7ha 77a 48ca pour légitimer et agrandir sa décharge. Bien que la ville de Paris n'obtint aucunement l'autorisation demandée, elle continua néanmoins au cours de l'année 1931
à faire décharger quotidiennement ses gadoues à Saint-Escobille. En 1932, après une courte interruption d'activité, la STIRU demanda l'autorisation à la commune de Saint-Escobille de reprendre l'exploitation de "sa" décharge. Le conseil ne s'y opposa pas, mais à condition que les rats proliférant sur le dépôt soient exterminés, et que les agriculteurs locaux puissent "prendre à volonté les gadoues". De plus, La commune demanda à la STIRU une indemnité annuelle de 5.000 F (jolie somme à l'époque!) qui permettrait de financer la réparation des routes détériorées par les voitures venant des villages voisins pour s'approvisionner au dépôt.

Durant La seconde Guerre, la STIRU interrompit ses décharges d'ordures, mais pour reprendre ses activités en 1947. En 1949, le conseil municipal de Saint-Escobille signa une pétition pour protester contre la circulation du bulldozer de l'entreprise, celui-ci traversant souvent la commune pour être réparé "chez le charron". La STIRU, qui exploitait toujours le dépôt de Saint-Escobille en 1965, refusa cette année-là que la commune y décharge ses ordures, prétexant que "ce serait aliéner les biens de la ville de Paris" (sic).

Fin 1989, la commune autorisa la nouvelle société SEFADIS à s'installer à proximité des gadoues pour y préparer des engrais ou des supports de culture à partir de matières minérales. Début 1992, les élus ont émis un avis favorable au permis de construire de hangars au même endroit, déposé par la société La Florentaise qui allait succéder au précédent établissement [6].

La Florentaise

Aujourd'ui, l'usine de La Florentaise, certifiée ISO 9001, produit annuellement 100.000m3 de terreau.


Exporté dans toute la France, ce terreau est à destination des professionnels de l'horticulture comme des particuliers (grande distribution Truffaut, Carrefour, etc.). Depuis les abords de Saint-Escobille, et d'où que l'on vienne par la route, on ne peut manquer de remarquer une butte monumentale d'une longueur de 500 mètres et d'une hauteur de près de 10 mètres, surmontée par de nombreux tas de terreau brut autours desquels s'activent de puissants bulldozers. Cette butte représente ce qu'il reste de l'ancienne "Gadoue".

Photo ADSE (C) 2005, permission La Florentaise
Contrairement à une opinion répandue (mais d'ignorance bien compréhensible), le terreau de La Florentaise ne provient aucunement de l'ancienne décharge de la Gadoue, dont cette butte représente l'ultime résidu minéral. Cette dernière, d'une superficie de 3.5 hectares (soit la moitié de la superficie totale de l'exploitation), en fait sert exclusivement d'aire de stockage pour les matériaux bruts d'origine végétale (tourbe, écorces..) acheminés ici depuis plusieurs pays d'Europe (de l'Allemagne à l'Estonie). L'intégrité végétale et l'innocuité en matière de polluants de ces divers apports sont sévèrement contrôlés et tracés depuis leur lieu de provenance. Sur la butte, il sont savamment mixés par catégories en vue des différents types de terreau à produire, dans une réaction tiède et anaérobie avec l'eau de pluie (ne pas confondre avec le compostage, qui est une fermentation). Il s'en dégage une odeur très agréable et caractéristique d'écorce et d'essences végétales, et les différents terreaux bruts qui en résultent sont très propres et agréables à manipuler. L'usine comporte à son entrée un concasseur qui ramène ces matériaux composés bruts à une fine poudre calibrée selon l'utilisation future. La poudre obtenue est alors acheminée à l'intérieur du bâtiment par un jeu de tapis roulants aériens vers différent silos numérotés, où elle s'accumule en tas de plusieurs mètres de haut. Après un contrôle qualité supplémentaire et le marquage des lots ainsi obtenus, une série impressionnante de machines automatisées et sécurisées les conditionnent en sacs de 20L, 40L ou 70L, selon commandes et destinations, sur quatre chaînes fonctionnant en parallèle.

En fin de parcours, d'autres robots se saisissent prestement des sacs pour les stocker en palettes plastifiées, prêtes au transport, sur une aire acceptant jusqu'à 5.000 unités. Le chiffre d'affaire de La Florentaise est d'environ 4 millions d'Euros (30 millions de Francs). L'exploitation ne produit aucun rejet, ni bruit perceptible, ni odeur, ni traffic, ni nuisances d'aucune sorte.
Elle représente 20 emplois qualifiés d'origine 100% locale, dans un contexte de marché très favorable.

Pour en savoir plus visitez le site http://www.florentaise.com

Saint-Escobille, village-poubelle ?

Il serait donc malvenu, sinon malhonnête, de concevoir Saint-Escobille comme une villégiature de décharge, nonobstant les sacrifices consentis durant le siècle dernier sous la pression d'un certain lobby parisien du stockage des déchets, aux pratiques douteuses comme brutales. La page est désormais tournée, et l'exploitation écologiquement parfaite de La Florentaise, qui importe ses matières premières végétales de tous les coins d'Europe depuis plus de 20 ans, afin de produire un terreau de qualité pour l'horticulture des professionnels comme des particuliers, le prouve magistralement. Le fameux concept de "développement durable" trouve ici un modèle d'exemple.

Qu'en latin la raçine "escobi" signifie "détritus", peut faire sourire voire ricaner.. Mais c'est ignorer que le nom de Saint-Escobille a une origine sémantique toute différente: celle d'un un martyr chrétien du IIIe siècle ..! D'abord nommé "Sancto Scubilio" en 1080, le village devint "Sancti Scubiculi" en 1220, puis "Sancto Scubiculo" en 1247, "Sanctus Scubiculus" en 1272, et enfin "Saint Escobille" en 1556 [7].

Qu'aujourd'hui le passé de la Gadoue puisse être invoqué pour justifier l'implantation d'une nouvelle décharge, ou au contraire volontairement gommé pour justifier on ne sait quelle "alternance citoyenne" quant au choix d'un site relève de la pure iniquité...


Les Brigands sont de retour

Las, on croyait le lieu assaini, l'Histoire appaisée. Mais les démons des Chauffeurs d'Orgères et autres Colporteurs de Gadoues n'étaient manifestement pas quittes, et semble-t-il sommeillaient sous la terre de Beauce pour fomenter de nouveaux forfaits à l'encontre des vivants et des honnêtes gens de cette génération. Le Bois de l'Epreuve, causera au siècle suivant de nouveaux tourments aux Saint Escobillois... Rêvons un instant, mais attention risque de cauchemard.

(...) "Beau Syta, grand bourgeois ayant fait fortune dans la chiffonnerie et le ramassage des Gadoues, toujours en mal d'espèces sonnantes et trébuchantes pour ses fastes parisiens, et l'entretien de sa cour, vint un jour en Beauce chercher affaire. Son périple lui fit connoitre sans peine ni bourse délier la Rougeaude de Pufsay, réputée par ses grand biens plus que par son esprit. Le sieur eut alors beau jeu de séduire la donzelle, la couvrant d'or et d'argent, de friandises, de compliments et d'autres grâces. Fort de la situation, il enquit icelle de lui bailler à vil prix une sienne terre du Saint-Efcobillois, lui faisant miroiter de plus grandes gratifications encor par le commerce de l'immondice. En ses transports, l'ingénue ne savoit point ce qu'elle acceptoit, mais trouvoit l'affaire fort belle ! Alors Beau Syta et sa conquête Rougeaude de Pufsay se constituèrent en bande pour s'accaparer, sans que nul n'y auroit à dire ni reprocher, les recettes des gadoues de l'Hurepoix, de l'Etampois et du Dourdannais, et même de l'Isle de France, ainsi que ceux des refus de chiffonnerie, d'abattage d'animaux, de reliefs de tables, et autres déjections que pudeur dicte de taire et narrer point la nature ni l'origine. Le pacte établi, les marauds s'enquérirent alors auprès du Bailli de Seyne et Oyse afin de lui extorquer, de façon tant soit peu arrogante, son nihil obstat, nécéssaire de par loi à la poursuite de leur funeste entreprise (usant de la vacuité des Directives du Royaume en l'espèce). Ces ribauds de façade allèrent même jusqu'à fallacieusement arguer, pour toute justification morale, de la "salubrité des peuples" et du "salut des âmes citoyennes" ! Le Bailli ne vouloissant point fâcher ceux-ci ni ceux-là, dont les derniers bien en Cour ou ces premiers jouissant du soutien des peuples, et redoutant une nouvelle jacquerie de l'effet le plus détestable pour son titre comme pour la paix des paroissiens, au risque également de soulever la curiosité de certaines gazettes populaires circulant en Isle de France, decidoit de ne trancher qu'après la période des chaleurs, où les gênes occasionées par les gadoues seroient moins de nature à incommoder ni altérer l'esprit de chacun. Depuis ses bois retranchés, et n'agissant que sous couvert, la bande des fâcheux n'a cesse de tourmenter, jour comme nuit, les Saint-Efcobillois et paroissiens des villages alentour, par la menace que leur funeste projet ferait peser sur iceux. D'assujettir les ruraux, de les confiner ad vitam, eux et leur progéniture, dans une insalubre geôle de flatulences et d'eaux de puits délétères, point ne chaud aux bandits qui ne comptoient ni leur peine, ni aucun subterfuge ou menace de la pire sorte pour accomplir leur lucratif dessein et sombre passion pour l'or. Des contrées altérées par les gadoues que le siècle vomit, ils font leur affaire d'en extraire un substantifique miel, mais n'ayant point vue de s'y établir pour prendre raçine, compte-tenu des incomodances et de la prolifération des rats. Beau Syta et Rougeaude de Pufsay rêvoient plutôt pour eux-mêmes et les leurs d'autres tropiques, ouverts aux fortunes et aux jouissances, dont nous savons les artifices et le risque aux âmes de s'y perdre" (...)

Transposé dans les temps modernes, le film est très similaire. Les ordures rapportent gros, il faut trouver un endroit propice où les stocker pour en tirer des rentes. Impuissantes devant la menace de trouver un beau matin une montagne de déchets "devant leur porte", ayant oublié jusqu'à l'usage du balai, les autorités administratives sont à l'écoute de toutes les propositions les plus opportunistes, l'urgence l'emportant sur la conscience. Les experts avancés par les protagonistes sont là pour émarger plutôt que débattre. Et ce, contre l'avis des populations locales
et négligeant leus protestations, brandissant à leur encontre l'argument fallacieux de "l'intérêt général", dans un certain "esprit citoyen" qui rappelle fâcheusement l'époque de 1789... Les citoyens des communautés concernées par le projet d'implantation ne sont invités ni à réfléchir ni à négocier, mais plutôt à participer au mouvement d'ensemble. Une feuille blanche A4 leur est gracieusement fournie pour qu'ils expliquent pourquoi un tel projet leur serait nécéssaire et bénéfique. Après l'oral de rattrapage et le classement final, il y aura des places dans le comité exécutif, une occasion généreuse à ne pas manquer pour les ambitieux en mal d'image sociale.

De leur côté, les nouveaux Chauffeurs d'Orgères du XXIe veillent dans l'ombre à faire progresser leur sinistre projet, en "échauffant doucement les esprits" en vue de les faire capituler, en commençant par les autorités qui n'en peuvent mais, et en finissant par les populations, qui n'en peuvent pas.

Lecteur qui nous aura suivi jusque là, vous l'aurez maintenant compris: le site choisi pour le projet de CET par Beau Syta et sa complice, Rougeaude de Pufsay, est le Bois de l'Epreuve. Se confrontent en ce lieu légendaire les présumés menteurs, et ceux dont l'ingrate tâche est de leur faire restituer la vérité. Les moyens du XXIe sont heureusement indolores et civilisés, mais certainement plus efficaces...




Le Bois de l'Epreuve, parcelle ZA 17-27-28 (18ha 29a 13ca), vu de La Florentaise - (c) ADSE, 2005



Dernière mise à jour
juillet 7, 2005









 

 

 

 

 

 

 

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