J-P Lienasson, Historien


Les Gadoues


Cette série de pages a pour vocation d'illustrer un souvenir toujours vif dans le cœur des anciens de Saint-Escobille, et qui éclaire notre regard comme notre génération et ceux qui nous suivront.

Bien qu'aujourd'hui fièrement assumé par les "survivants" de cette époque avec le goût de la modernité, de l'espoir et de l'avenir, le douloureux passé des Gadoues est toutefois étrange, sinon difficile à concevoir pour une génération nantie, repue et sécurisée.

Les témoignages de nos anciens, aussi ouverts, chaleureux que douloureux et émotionnellement contenus, retracent pour ces jeunes garçons et filles, de la belle époque aux années 1960, un long épisode de vie, une vie rurale certes ordinaire pour son temps, mais vécue dans des conditions dures et particulièrement inhumaines, telles qu'elles prévalaient en ce véritable " bout du monde ", ou exutoire du "ventre de Paris".


Dans ces pages, nous nous efforcerons de retranscrire ces témoignages ainsi que les documents d'époque, ce qui demande pour l'ADSE et les personnes volontaires un travail patient et interactif. Aussi, nous en ferons autant de mises à jour que nécessaire, avec les apports et nouveautés de chacun. Et puis nous ouvrirons d'autres pages d'histoire...

En guise de "hors d'oeuvre ", mais doublement au cœur d'une véritable oeuvre littéraire, nous vous livrons ci-après une toute première lecture de la bien singulière et horrifique histoire des Gadoues...

Ensuite, nous vous invitons à répondre plus bas, mais sans temporiser plus qu'il soit dommageable, à l'Avis d'Enquête concernant les Etablissements Dangereux, Insalubres ou Incommodes de la Société "Traitement Industriel des Résidus Urbains" à l'effet d'obtenir l'autorisation préfectorale d'exploiter un projet de Dépot d'Ordures Ménagères de 1ère Classe à Saint-Escobille, les moyens d'opposition ou observations à ce sujet devant se faire connaître par écrit dans un délai d'un mois à compter du 18 février 1924 !




D'après le Roman de
Michel TOURNIER
de l'académie Goncourt
LES METEORES
(nrf GALLIMARD)


Chapitre XI - Le train de Saint Escobille

(Extraits lus, pp. 283-301, lors de la rencontre témoignages des anciens des villages
le dimanche 3 février 2008 à la salle communale de Mérobert (91).


* * *

Paris, pompe aspirante et refoulante. Rien n'illustre mieux cette étrange fonction de la capitale que la vaste plaine à détritus de Saint Escobille. Paris fait le vise ici - et cette terre morte, stérilisée, désertique, n'est plus animée lors d'un rare coup de vent que par le bond à grands battements d'ailes d'un volatile de papier. Quant au refoulement, il est assuré par une voie ferrée sur laquelle chaque matin arrivent jusqu'au centre du dépôt trente-cinq wagons d'ordures en provenance de la capitale. …/… Saint Escobille n'est en fait que l'ombre blanche de Paris, son image négative …/… le chemin de fer joue ici le rôle à la fois de chaîne d'esclavage et de cordon ombilical. …/…

(La plaine est) visitée chaque matin par un convoi funèbre qui se présente à reculons. Car telle est la vocation de ce train reliant Paris à saint Escobille qu'il manœuvre à trois kilomètres d'ici - juste avant l'aiguillage qui le dirigera sur moi - et s'engage en marche arrière sur la voie unique des gadoues. C'est donc le feu rouge d'un wagon de queue que je vois apparaître en premier dans le crépuscule du matin, et la locomotive ne se manifeste que par un lointain halètement. Je n'ai jamais vu le chauffeur de ce train-fantôme, et je ne serai pas surpris qu'il eût une tête de mort. …/…

D'ailleurs quelques jours plus tard mon train quotidien débordait d'arbres de Noël enrubannés et de bouteilles de champagne vides. Quand mes trimards faisaient crouler des wagons ces ordures joyeuse, je m'attendais toujours à voir rouler des hommes en smoking et des femmes en grande toilette ivres morts au milieu des guirlandes, des boules de verre et des cheveux d'ange. Ainsi la capitale m'envoie chaque ses nouvelles par le train-fantôme, des tonnes de nouvelles qu'il ne tient qu'à moi de déchiffrer une à une pour reconstituer par le menu le détail de la vie de chacun de ses habitants. …/…

Juin 1940 Chaque matin, dès que mes trente-cinq wagons sont repartis après avoir fait basculer leur contenu pittoresque au bord de la voie, je fais ma tournée d'inspection. Je vais aux nouvelles. Pas de toute première fraîcheur, évidemment, mes " nouvelles ", pas plus fraîches que leur véhicule pourri. Les chrysanthèmes de la Toussaint m'arrivent vers le 8 ou le 10 novembre, selon le temps. Ces jours-là, chacun de mes wagons ressemble à un immense corbillard, à un catafalque débordant de fleurs d'autant plus expressives dans leur déploration qu'elles sont fanées, flétries, abîmées. Le reflux du 1° mai est beaucoup plus rapide, et je n'ai pas à attendre le 3 pour me voir submergé sous les brins de muguet pourris. Qu'importe, je préfère encore cela aux têtes et aux vidures de poissons du Vendredi saint ! Mais les déjections massives et pour ainsi dire rituelles - au total fort peu instructives - sont heureusement l'exception. La règle, c'est un flot apparemment homogène, en réalité finement composé, où se trouve inscrit tout, absolument tout de la vie parisienne, depuis le premier mégot du président de la République jusqu'à la capote anglaise de la dernière passe de Sapho de Montparnasse. …/…

Ce matin bien avant le jour ; j'ai jailli de mes toiles sous le coup de fouet d'un bruit infime, lointain, plus discret d'abord que le vol d'un moustique. Mais mon oreille ne pouvait me trahir : le train ! …/…

L'aube était encore grise quand je suis venu me poster à la droite du butoir, chapeauté de sombre, corseté dans mon gilet brodé, enveloppé dans ma cape, Fleurette à la main. Je pensai bien que ce premier convoi ne serait pas ordinaire, puisqu'il allait me livrer l'essence de Paris vaincu, soumis, veule, ou au contraire raidi dans sa dignité - j'allais bientôt l'apprendre. Le halètement de la locomotive se précise, se rapproche, mais elle restera invisible cette fois encore. Le point rouge de la lanterne arrière du train clignote dans le lointain, puis prend de l'assurance, grossit. Les freins hurlent. Le chauffeur connaît son métier et sait à quel niveau il doit stopper pour que son dernier wagon ne percute pas le butoir. Je hausse le col pour apercevoir quelque chose du chargement des bennes les plus proches, mais je ne distingue pas l'habituel monceau blanchâtre des oms. Je crois voir des membres ou des bâtons grêles et tourmentés qui dépassent les bords des ridelles - des branches d'arbustes peut-être ou des pattes de bêtes ?
Un homme accourt vers moi. Le chauffeur sans doute, et lui que j'imaginais affublé d'une tête de mort, je le découvre hilare et rougeaud.
- T'es tout seul ici ? Ben mon vieux ! Bien du plaisir ! Ce tutoiement m'exaspère. D'un air pincé, je fais : " Plaît-il ? " Il n'entend rien.
- T'as vu ce que je t'amène ? Il soulève le levier de blocage d'un panneau latéral qui se rabat aussitôt. Une avalanche de corps mous et élastiques croule à nos pieds. Des chiens ! Des centaines, des milliers de chiens morts !
- Tu parles d'un cadeau ! Y en a trente-cinq wagons comme ça ! Forcément ! Les Parisiens avant de partir, ils ont lâché leurs chiens dans les rues. Ben tiens ! Quand le bateau coule, les femmes et les enfants d'abord ! Alors y en avait des meutes entières qui couraient partout. Et dangereux avec ça ! Forcément, affamés ! Y aurait des passants qu'auraient été attaqués. Alors les boches, d'accord avec la municipalité, nettoyage anti-chiens ! Au fusil, au pistolet, à la baïonnette, au bâton, au lasso, un vrai massacre ! Forcément ! Et ce disant il remonte à grands pas vers sa locomotive en libérant au passage des wagons qui vomissent chacun une meute de cadavres. …/…

La journée d'hier a été longue, très longue. De l'immense meute morte composant sous le soleil de juillet un effrayant tableau de chasse, montait un aboiement silencieux plaintif et unanime qui me vrillait le cerveau. Ce matin point de train, mais survenue d'un bulldozer suivi d'une équipe de six hommes. La benne du bull était chargée de sacs de chaux. Ils se sont mis aussitôt au travail. En observant le bull creuser une tranchée régulière où les hommes font basculer des grappes de chiens, je songeais que l'un des paradoxes de la gadoue, c'est que prise même à sa plus grande profondeur, elle demeure essentiellement superficielle. A trois mètres de fond, comme en surface, on trouve des bouteilles, des tubes, du carton ondulé, des journaux, des coquilles d'huîtres. La gadoue est semblable à l'oignon qui est fait de peux superposées, et cela jusqu'au cœur. La substance des choses - pulpe des fruits, chair, pâtes, produits d'entretien ou de toilette, etc.…-- s'est évanouie, consommée, absorbée, dissoute par la cité. La gadoue - cette anti-cité - amoncelle les peaux. La matière ayant fondu, la forme devient elle-même matière. D'où la richesse incomparable de cette pseudo-matière qui n'est qu'un amas de formes. Les pâtes et les liquides ayant disparu, il ne reste qu'une accumulation d'un luxe inépuisable de membranes, pellicules, capsules, boîtes, caques, paniers, outres, sacs, bissacs et havresacs, marmites, dames-jeannes, cages, casiers et cageots, sans parler des guenilles, cadres, toiles, bâches et papiers. …/…

Ce matin, comme la semaine dernière, j'ai été alerté par le souffle haletant de la locomotive … dans le gris de l'aube. Comme la semaine dernière, j'attendais le train debout près du heurtoir, et j'ai vu accourir (le conducteur) plus rouge et hilare que la première fois.
- Ben mon vieux ! Ben mon vieux ! Quand tu vas voir ce que je t'apporte ! Ce qu'il m'apporte ! Avec ses airs mystérieux et enthousiastes, il me ferait penser à un père Noël à la hotte gigantesque et infernale, pleine de surprises énormes et funèbres.
- Forcément ! Les gens reviennent. Les boutiquiers aussi. Alors on rouvre les magasins. Alors les magasins d'alimentation qu'étaient bourrés y a un mois, forcément, c'est pourri, pourri, pourri ! Et ce disant, il débloque les panneaux de tel wagon, puis de tel autre, faisant vomir sur le remblai le garde-manger de Gargantua. Chaque wagon contient le fonds entier d'une boutique. Voulez-vous de la pâtisserie ? Voici des montagnes de meringues à la crème, d'éclairs au chocolat, de saint-honoré. A côté, c'est le rayon charcuterie avec ses enroulements de boudin, ses tripes et ses jambons. Les boucheries sont également là, et les triperies, les épiceries, les fruiteries mais c'est à coup sûr les crèmeries qui répandent la puanteur la plus acidulée, la plus agressive. J'en viens à regretter mes chiens. Avec la grande meute massacrée, l'horreur gardait un certain niveau, et si l'on était choqué, c'était à la hauteur de cœur. Cette fois, c'est à l'estomac qu'on est atteint (par) cette formidable vomissure, ce dégueulis qui pue jusqu'au ciel …/…


Voir aussi :

Le Bois de l'Epreuve et les Brigands d'Orgères


Historique de Saint-Escobille


Avis d'Enquête concernant un projet de Dépot d'Ordures Ménagères de 1ère Classe à Saint-Escobille


Encore à suivre...



Mise à jour : 10-Fév-2008