D'après le Roman de
Michel TOURNIER
de l'académie Goncourt
LES METEORES
(nrf GALLIMARD)
Chapitre XI - Le train de Saint Escobille
(Extraits lus, pp. 283-301, lors de la rencontre témoignages des anciens
des villages
le dimanche 3 février 2008 à la salle communale de Mérobert (91).
* * *
Paris, pompe aspirante
et refoulante. Rien n'illustre mieux cette étrange fonction de la capitale
que la vaste plaine à détritus de Saint Escobille. Paris fait le vise
ici - et cette terre morte, stérilisée, désertique, n'est plus animée
lors d'un rare coup de vent que par le bond à grands battements d'ailes
d'un volatile de papier. Quant au refoulement, il est assuré par une
voie ferrée sur laquelle chaque matin arrivent jusqu'au centre du dépôt
trente-cinq wagons d'ordures en provenance de la capitale. …/… Saint
Escobille n'est en fait que l'ombre blanche de Paris, son image négative
…/… le chemin de fer joue ici le rôle à la fois de chaîne d'esclavage
et de cordon ombilical. …/…
(La plaine est) visitée chaque matin par un convoi funèbre qui se présente
à reculons. Car telle est la vocation de ce train reliant Paris à saint
Escobille qu'il manœuvre à trois kilomètres d'ici - juste avant l'aiguillage
qui le dirigera sur moi - et s'engage en marche arrière sur la voie
unique des gadoues. C'est donc le feu rouge d'un wagon de queue que
je vois apparaître en premier dans le crépuscule du matin, et la locomotive
ne se manifeste que par un lointain halètement. Je n'ai jamais vu le
chauffeur de ce train-fantôme, et je ne serai pas surpris qu'il eût
une tête de mort. …/…
D'ailleurs quelques jours plus tard mon train quotidien débordait d'arbres
de Noël enrubannés et de bouteilles de champagne vides. Quand mes trimards
faisaient crouler des wagons ces ordures joyeuse, je m'attendais toujours
à voir rouler des hommes en smoking et des femmes en grande toilette
ivres morts au milieu des guirlandes, des boules de verre et des cheveux
d'ange. Ainsi la capitale m'envoie chaque ses nouvelles par le train-fantôme,
des tonnes de nouvelles qu'il ne tient qu'à moi de déchiffrer une à
une pour reconstituer par le menu le détail de la vie de chacun de ses
habitants. …/…
Juin 1940 Chaque matin, dès que mes trente-cinq wagons sont repartis
après avoir fait basculer leur contenu pittoresque au bord de la voie,
je fais ma tournée d'inspection. Je vais aux nouvelles. Pas de toute
première fraîcheur, évidemment, mes " nouvelles ", pas plus fraîches
que leur véhicule pourri. Les chrysanthèmes de la Toussaint m'arrivent
vers le 8 ou le 10 novembre, selon le temps. Ces jours-là, chacun de
mes wagons ressemble à un immense corbillard, à un catafalque débordant
de fleurs d'autant plus expressives dans leur déploration qu'elles sont
fanées, flétries, abîmées. Le reflux du 1° mai est beaucoup plus rapide,
et je n'ai pas à attendre le 3 pour me voir submergé sous les brins
de muguet pourris. Qu'importe, je préfère encore cela aux têtes et aux
vidures de poissons du Vendredi saint ! Mais les déjections massives
et pour ainsi dire rituelles - au total fort peu instructives - sont
heureusement l'exception. La règle, c'est un flot apparemment homogène,
en réalité finement composé, où se trouve inscrit tout, absolument tout
de la vie parisienne, depuis le premier mégot du président de la République
jusqu'à la capote anglaise de la dernière passe de Sapho de Montparnasse.
…/…
Ce matin bien avant le jour ; j'ai jailli de mes toiles sous le coup
de fouet d'un bruit infime, lointain, plus discret d'abord que le vol
d'un moustique. Mais mon oreille ne pouvait me trahir : le train ! …/…
L'aube était encore grise quand je suis venu me poster à la droite du
butoir, chapeauté de sombre, corseté dans mon gilet brodé, enveloppé
dans ma cape, Fleurette à la main. Je pensai bien que ce premier convoi
ne serait pas ordinaire, puisqu'il allait me livrer l'essence de Paris
vaincu, soumis, veule, ou au contraire raidi dans sa dignité - j'allais
bientôt l'apprendre. Le halètement de la locomotive se précise, se rapproche,
mais elle restera invisible cette fois encore. Le point rouge de la
lanterne arrière du train clignote dans le lointain, puis prend de l'assurance,
grossit. Les freins hurlent. Le chauffeur connaît son métier et sait
à quel niveau il doit stopper pour que son dernier wagon ne percute
pas le butoir. Je hausse le col pour apercevoir quelque chose du chargement
des bennes les plus proches, mais je ne distingue pas l'habituel monceau
blanchâtre des oms. Je crois voir des membres ou des bâtons grêles et
tourmentés qui dépassent les bords des ridelles - des branches d'arbustes
peut-être ou des pattes de bêtes ?
Un homme accourt vers moi. Le chauffeur sans doute, et lui que j'imaginais
affublé d'une tête de mort, je le découvre hilare et rougeaud.
- T'es tout seul ici ? Ben mon vieux ! Bien du plaisir ! Ce tutoiement
m'exaspère. D'un air pincé, je fais : " Plaît-il ? " Il n'entend rien.
- T'as vu ce que je t'amène ? Il soulève le levier de blocage d'un panneau
latéral qui se rabat aussitôt. Une avalanche de corps mous et élastiques
croule à nos pieds. Des chiens ! Des centaines, des milliers de chiens
morts !
- Tu parles d'un cadeau ! Y en a trente-cinq wagons comme ça ! Forcément
! Les Parisiens avant de partir, ils ont lâché leurs chiens dans les
rues. Ben tiens ! Quand le bateau coule, les femmes et les enfants d'abord
! Alors y en avait des meutes entières qui couraient partout. Et dangereux
avec ça ! Forcément, affamés ! Y aurait des passants qu'auraient été
attaqués. Alors les boches, d'accord avec la municipalité, nettoyage
anti-chiens ! Au fusil, au pistolet, à la baïonnette, au bâton, au lasso,
un vrai massacre ! Forcément ! Et ce disant il remonte à grands pas
vers sa locomotive en libérant au passage des wagons qui vomissent chacun
une meute de cadavres. …/…
La journée d'hier a été longue, très longue. De l'immense meute morte
composant sous le soleil de juillet un effrayant tableau de chasse,
montait un aboiement silencieux plaintif et unanime qui me vrillait
le cerveau. Ce matin point de train, mais survenue d'un bulldozer suivi
d'une équipe de six hommes. La benne du bull était chargée de sacs de
chaux. Ils se sont mis aussitôt au travail. En observant le bull creuser
une tranchée régulière où les hommes font basculer des grappes de chiens,
je songeais que l'un des paradoxes de la gadoue, c'est que prise même
à sa plus grande profondeur, elle demeure essentiellement superficielle.
A trois mètres de fond, comme en surface, on trouve des bouteilles,
des tubes, du carton ondulé, des journaux, des coquilles d'huîtres.
La gadoue est semblable à l'oignon qui est fait de peux superposées,
et cela jusqu'au cœur. La substance des choses - pulpe des fruits, chair,
pâtes, produits d'entretien ou de toilette, etc.…-- s'est évanouie,
consommée, absorbée, dissoute par la cité. La gadoue - cette anti-cité
- amoncelle les peaux. La matière ayant fondu, la forme devient elle-même
matière. D'où la richesse incomparable de cette pseudo-matière qui n'est
qu'un amas de formes. Les pâtes et les liquides ayant disparu, il ne
reste qu'une accumulation d'un luxe inépuisable de membranes, pellicules,
capsules, boîtes, caques, paniers, outres, sacs, bissacs et havresacs,
marmites, dames-jeannes, cages, casiers et cageots, sans parler des
guenilles, cadres, toiles, bâches et papiers. …/…
Ce matin, comme la semaine dernière, j'ai été alerté par le souffle
haletant de la locomotive … dans le gris de l'aube. Comme la semaine
dernière, j'attendais le train debout près du heurtoir, et j'ai vu accourir
(le conducteur) plus rouge et hilare que la première fois.
- Ben mon vieux ! Ben mon vieux ! Quand tu vas voir ce que je t'apporte
! Ce qu'il m'apporte ! Avec ses airs mystérieux et enthousiastes, il
me ferait penser à un père Noël à la hotte gigantesque et infernale,
pleine de surprises énormes et funèbres.
- Forcément ! Les gens reviennent. Les boutiquiers aussi. Alors on rouvre
les magasins. Alors les magasins d'alimentation qu'étaient bourrés y
a un mois, forcément, c'est pourri, pourri, pourri ! Et ce disant, il
débloque les panneaux de tel wagon, puis de tel autre, faisant vomir
sur le remblai le garde-manger de Gargantua. Chaque wagon contient le
fonds entier d'une boutique. Voulez-vous de la pâtisserie ? Voici des
montagnes de meringues à la crème, d'éclairs au chocolat, de saint-honoré.
A côté, c'est le rayon charcuterie avec ses enroulements de boudin,
ses tripes et ses jambons. Les boucheries sont également là, et les
triperies, les épiceries, les fruiteries mais c'est à coup sûr les crèmeries
qui répandent la puanteur la plus acidulée, la plus agressive. J'en
viens à regretter mes chiens. Avec la grande meute massacrée, l'horreur
gardait un certain niveau, et si l'on était choqué, c'était à la hauteur
de cœur. Cette fois, c'est à l'estomac qu'on est atteint (par) cette
formidable vomissure, ce dégueulis qui pue jusqu'au ciel …/…